Héritage et transmission du patrimoine : où en est la France en 2025 ? (étude approfondie)

Le vieillissement de la population et l’arrivée à l’âge de la retraite de la génération du baby-boom (Mai 68) ont placé la transmission du patrimoine au cœur des débats en France. Les transferts intergénérationnels de richesse connaissent une forte hausse, souvent qualifiée de « plus grand transfert de richesse de l’histoire » (source : Avenir Sérénité). Cette étude dresse un bilan chiffré et sociologique de l’héritage en France, en examinant les tendances des 5 à 10 dernières années et en les comparant aux pratiques des générations précédentes. Nous analyserons successivement : l’évolution des montants moyens des héritages sur plusieurs décennies, le niveau de vie des seniors lors de la transmission, l’âge et la situation des héritiers, les motivations des personnes âgées à transmettre au détriment de leur propre confort, l’importance culturelle de l’héritage en France, et enfin une comparaison internationale (États-Unis, pays nordiques, etc.) pour mettre en perspective les particularités françaises.

Montant moyen des héritages : évolution et tendances

Les montants transmis par héritage en France ont fortement augmenté sur le long terme, notamment grâce à la prospérité économique d’après-guerre et à l’inflation immobilière. Entre la fin du XIXᵉ siècle et aujourd’hui, la part des héritages dans l’économie a suivi une courbe en « U » : avant 1914, la valeur des patrimoines transmis chaque année représentait 20 à 25 % du revenu national, une part qui s’est effondrée à environ 5 % après la Seconde Guerre mondiale, puis qui est remontée à 12 % en 2016 (source : INSEE, étude longue période). Autrement dit, la France renoue au XXIᵉ siècle avec l’importance patrimoniale que connaissaient nos aïeux au début du XXᵉ siècle. Sur les 5-10 dernières années, cette hausse s’est confirmée sous l’effet conjugué du vieillissement de la génération née après 1945 et de la valorisation de leurs biens (notamment l’immobilier). Les économistes estiment ainsi que la génération du baby-boom transmettra des sommes colossales – des dizaines de billions de dollars/euros à l’échelle des pays occidentaux – aux générations suivantes dans les prochaines décennies (source : Avenir Sérénité).

En France, le montant moyen reçu par héritier s’établit à environ 135 400 € (donnée 2015) (source : INSEE, chiffres clés). Ce chiffre moyen est tiré vers le haut par de grosses successions, puisque la médiane (la moitié des héritiers reçoivent moins) n’est que de 41 100 €. Environ 13 % des Français reçoivent un héritage supérieur à 100 000 €, tandis que 40 % reçoivent moins de 8 000 €. Cette distribution très inégale illustre que certains patrimoines transmis (souvent des biens immobiliers substantiels ou des épargnes importantes) pèsent très lourd, alors que de nombreux héritages restent modestes (quelques milliers d’euros). Sur plusieurs décennies, la valeur réelle des héritages a crû sous l’effet de l’augmentation du patrimoine des parents. La génération de Mai 68, arrivée à l’âge de la retraite, a accumulé un patrimoine bien plus élevé que ses propres parents, profitant de la croissance des « Trente Glorieuses » et de la hausse des prix de l’immobilier. Cette génération a souvent acquis sa résidence et vu sa valeur multipliée, si bien que les successions d’aujourd’hui incluent fréquemment des biens immobiliers de grande valeur. D’après l’INSEE, début 2021, 40 % des ménages français avaient déjà bénéficié d’au moins un héritage au cours de leur vie (source : INSEE, enquête Patrimoine), signe que l’héritage redevient un déterminant majeur du patrimoine des ménages. Les ménages héritiers possèdent d’ailleurs un patrimoine moyen bien plus élevé (environ 440 000 € brut) que la moyenne des ménages (317 000 €), ce qui indique que l’héritage contribue fortement à la richesse des familles concernées.

Niveau de vie des seniors au moment de la transmission

Contrairement à l’image de « petits retraités » se privant par nécessité, les seniors français disposent en moyenne d’un niveau de vie proche de celui des actifs. En 2018, le niveau de vie médian des retraités représentait 95 % de celui de l’ensemble de la population active (source : INSEE, Revenus et patrimoine). Cet écart très réduit s’explique par le système de retraite relativement généreux et par les revenus du patrimoine plus élevés chez les seniors (en moyenne 4 707 € annuels, soit 13 % de leurs revenus totaux, contre 3 246 € pour les actifs).

Par ailleurs, arrivés en fin de cycle de vie, les seniors ont eu le temps d’accumuler un patrimoine plus élevé que les jeunes générations. En moyenne début 2018, le patrimoine brut des ménages retraités atteignait 296 600 €, légèrement supérieur (+7 %) à celui des ménages actifs (276 600 €). Les seniors détiennent environ 40 % du patrimoine total des ménages, alors qu’ils ne représentent que 38 % des ménages. Un fait marquant est que les retraités ne consomment pas l’intégralité de leur épargne en vieillissant : loin de « désépargner » à la retraite comme le voudrait la théorie du cycle de vie, ils continuent souvent d’épargner ou de conserver leurs avoirs jusqu’à un âge avancé. Ainsi, on observe peu de décumulation patrimoniale avant des âges très élevés (au-delà de 85 ans). Cette tendance suggère que beaucoup de personnes âgées privilégient la préservation de leur capital – quitte à se priver en partie – dans l’optique de le transmettre à leurs descendants. En somme, la qualité de vie matérielle des seniors transmettant leur patrimoine est le plus souvent bonne (grâce aux retraites et revenus d’épargne), mais ils pourraient avoir un niveau de vie encore supérieur s’ils mobilisaient davantage leur patrimoine pour eux-mêmes.

Âge des héritiers et situation financière au moment de l’héritage

L’âge des bénéficiaires d’héritage s’est fortement accru au fil des générations. Selon l’INSEE, l’âge moyen auquel on hérite a augmenté d’environ 8 ans entre 1980 et 2015, se situant désormais bien au-delà de 50 ans (source : INSEE, enquêtes sur les successions). Il devient de plus en plus courant de recevoir l’héritage de ses parents alors que l’on est soi-même à la retraite. Ainsi, autrefois, un héritage pouvait aider un trentenaire à acheter sa résidence principale ou à lancer un projet professionnel, tandis qu’aujourd’hui il sert surtout à conforter le patrimoine de futurs retraités.

Par conséquent, l’héritier type est plus âgé et a souvent déjà une situation établie. Début 2018, plus de 54 % des ménages ayant hérité avaient une personne de référence âgée de 60 ans ou plus, contre 42 % pour l’ensemble des ménages. À l’inverse, les ménages dont le référent a moins de 30 ans sont très rarement héritiers (seulement 3,4 % des ménages ayant hérité ont un référent de moins de 30 ans). En moyenne, plus l’héritier est âgé, plus le montant reçu est élevé (source : INSEE, étude Héritage et patrimoine). Par exemple, 24 % des successions perçues par des ménages de plus de 70 ans dépassent 100 000 €, contre moins de 10 % pour les héritiers actifs de moins de 50 ans.

Sur le plan de la situation financière des héritiers, plusieurs constats se dégagent. D’une part, hériter tard signifie souvent que l’héritier a déjà constitué son propre patrimoine (logement, épargne retraite…) et n’est pas dans le besoin au moment du legs. D’autre part, l’héritage semble creuser les inégalités entre ménages aisés et modestes. Les ménages à hauts revenus héritent plus fréquemment et de montants supérieurs à ceux à bas revenus. Par exemple, 20 % des héritages de plus de 50 000 € reviennent à des ménages disposant de plus de 100 000 € de revenu annuel, alors que ces ménages fortunés ne représentent qu’une minorité de la population. À l’inverse, les catégories populaires et les non-diplômés héritent plus rarement et de sommes moindres : d’après une enquête du CRÉDOC, seuls 28 % des Français ont déjà bénéficié d’un héritage (et 16 % d’une donation), et ceux n’ayant rien perçu se recrutent surtout parmi les ouvriers, les bas revenus et les non-diplômés (source : CRÉDOC). Ainsi, l’héritage tend à renforcer la concentration du capital : les familles déjà dotées accroissent leur richesse, tandis que d’autres en sont exclues, ce qui soulève des enjeux d’égalité des chances.

Motivations des seniors : transmettre plutôt que dépenser

Un aspect paradoxal du comportement des retraités français est leur propension à préserver, voire accroître, leur patrimoine jusqu’à un âge avancé. Plusieurs motifs psychologiques et financiers expliquent pourquoi de nombreux seniors privilégient la transmission de patrimoine au détriment de leur propre qualité de vie.

  1. Précaution face à l’incertitude : les personnes âgées craignent de manquer d’argent si elles vivent très longtemps.

  2. Altruisme envers les enfants : ils souhaitent « en laisser pour les enfants » et sont réticents à toute opération qui réduirait l’héritage.

  3. Valeur symbolique de certains biens (maison familiale, terre, etc.).

Par conséquent, de nombreux retraités acceptent de réduire leur train de vie pour épargner ou garder intact leur capital en vue de le transmettre. On le constate par exemple dans le fait que les ménages retraités conservent souvent des logements devenus trop grands ou coûteux, plutôt que de les vendre pour financer un meilleur confort.

L’héritage en France : un enjeu sociologique et culturel

L’héritage occupe une place importante dans la culture familiale française. Historiquement, le Code civil napoléonien (1804) a inscrit la notion de réserve héréditaire, garantissant une part minimale aux enfants afin de maintenir la transmission du patrimoine familial sur plusieurs générations. Ainsi, transmettre ses biens à ses descendants est souvent perçu comme un devoir moral et familial. Une étude montre que même parmi ceux qui n’ont jamais hérité, une majorité espère pouvoir transmettre un jour un capital (source : CRÉDOC).

Cette importance culturelle se manifeste aussi dans l’opinion publique vis-à-vis de la fiscalité. Les Français sont très attachés à la transmission : en 2017, 76 % des personnes interrogées se disaient favorables à une réduction des droits de donation et de succession pour permettre aux parents de transmettre le plus possible à leurs enfants (source : CRÉDOC). Il existe un consensus large – toutes classes sociales confondues – pour considérer que l’héritage est un acquis légitime de la famille.

Sociologiquement, on observe que la famille française contemporaine reste unitaire dans la gestion du patrimoine malgré l’augmentation des divorces et recompositions. Les « solidarités familiales » demeurent fortes : la génération ayant vécu Mai 68 est aujourd’hui parmi les plus ferventes défenseuses du patrimoine : beaucoup, issus de la petite bourgeoisie ou de classes moyennes, ont profité de la prospérité d’après 1945 pour devenir propriétaires et accumuler un capital qu’ils souhaitent léguer, perpétuant ainsi le cycle traditionnel de l’héritage familial.

Comparaisons internationales : États-Unis, pays scandinaves, etc.

Les pratiques et perceptions en matière de transmission de patrimoine varient notablement d’un pays à l’autre. Comparons la France – souvent considérée comme un pays à forte culture patrimoniale – avec les États-Unis et les pays scandinaves sur quelques points clés (montants, âge, attitudes et fiscalité).

  • Aux États-Unis : l’héritage joue un rôle un peu moins central pour la majorité de la population, même s’il est très important pour les grandes fortunes.

  • Dans les pays scandinaves : la tradition d’égalité et de protection sociale peut limiter l’enjeu de l’héritage, plusieurs pays ayant même supprimé (Suède, Norvège) ou fortement allégé (Danemark) les droits de succession.

En résumé, chaque société arbitre différemment entre l’égalité des chances et la préservation du lien familial. La France, avec sa forte charge symbolique et émotionnelle attachée à l’héritage, a maintenu un haut niveau de transmission intrafamiliale, malgré une fiscalité relativement élevée.

Conclusion

La transmission du patrimoine en France revêt aujourd’hui une importance inédite depuis l’après-guerre, sous l’effet conjugué du vieillissement démographique et de la concentration du capital chez les baby-boomers. Les dernières années ont vu augmenter les montants moyens transmis, confirmant une tendance lourde de retour de « la société des héritiers ». Toutefois, cet héritage massif se caractérise par des évolutions sociologiques marquées : on hérite de plus en plus tard (souvent vers la cinquantaine ou soixantaine), et les seniors privilégient l’accumulation patrimoniale pour autrui au détriment de leur propre consommation.

En se comparant à d’autres pays, on constate que chaque société arbitre différemment entre l’égalité des chances et la préservation du lien familial patrimonial. L’enjeu des années à venir sera d’accompagner ce grand transfert de richesse d’une manière socialement soutenable. Des pistes sont évoquées : encourager les donations de son vivant pour aider les plus jeunes, ajuster la fiscalité pour favoriser une circulation plus large du capital sans casser le soutien intergénérationnel, ou encore promouvoir l’éducation financière des héritiers. Quoi qu’il en soit, l’héritage en France restera un sujet central, au croisement de l’économie, de la démographie et de la culture.

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